S.H.B.M.S.H.

Société d'histoire de Belœil-Mont-Saint-Hilaire

Il y a 150 ans, tragédie du pont de Belœil

En 1844, Thomas-Edmund Campbell achetait de Jean-Baptiste-René Hertel la seigneurie de Rouville. Quelques années plus tard, ce riche seigneur écossais, devenu l'un des principaux actionnaires et administrateurs de la Compagnie de chemin de fer du Grand-Tronc, obtint que l 'itinéraire de la ligne Montréal - Rivière-du-Loup passât par Saint-Hiiaire, tout près de son manoir. Pour sa seigneurie de Rouville, c'était un avantage évident et un progrès remarquable. Pour ce faire, il fallut cependant tracer un premier virage à gauche, avant la rivière Richelieu, et accepter une dénivellation assez prononcée entre la gare de Saint-Hilaire, située près de la Montée des Trente et un second virage, à droite cette fois-ci, vers le pont traversant la rivière. La dénivellation et le second virage allaient, avec le temps et l'expérience, inciter la compagnie du Grand-Tronc à adopter un règlement obligeant tous les trains d'effectuer un arrêt total et complet du côté de Saint-Hilaire, avant de traverser le pont.

C'était une mesure de prudence pour la sécurité des voyageurs. En effet, à l'autre extrémité du pont, tout près de la rive de Belœil, une section du pont s'ouvrait au-dessus du chenal pour laisser passer les nombreux bateaux qui, en 1864, empruntaient la voie maritime du Richelieu entre Montréal et New York, via le lac Champlain.

Au-dessus du pont tournant, sur une petite tour, un sémaphore et un fanal allumé rouge sur deux faces et vert sur deux autres, signalaient au chauffeur de la locomotive si oui ou non il pouvait repartir et traverser le pont. Depuis longtemps, malheureusement, pour une raison ou une autre, on négligeait d'observer le règlement d'arrêt obligatoire du côté de Saint-Hilaire; on se contentait de ralentir et de traverser lentement le pont. Ce qui devait arriver un jour arriva. Le 29 juin 1864, en pleine nuit, ce fut la catastrophe.

Vers une heure et quinze ce matin-là, un préposé du Grand-Tronc à Belœil, Nicholas Griffin, regarde passer paisiblement dans le chenal le remorqueur Champlain tirant sept barges remplies de bois d'œuvre et d'avoine, en direction des États-Unis. Plusieurs minutes auparavant, le train régulier vers Montréal est passé à Belœil-Station et aucun train spécial n'est annonce pour cette nuit. Griffin est donc monté en haut de la tour du sémaphore pour tourner en direction de la voie ferrée les feux rouges du fanal allumé pour indiquer aux trains de ne pas passer parce que le pont est maintenant ouvert pour laisser les bateaux monter le chenal de la rivière Richelieu. Les barges avancent lentement, se suivant à une dis­tance d'environ un mètre l'une de l'autre. Certaines barges sont gréées d'un mat et d'une voile pour faciliter la navigation au besoin.

Tout à coup, sans avertissement ni signal de quelque sorte que ce soit, Griffin voit arriver à toute vitesse sur le pont un train venant de Saint-Hilaire et il entend les coups de sifflet de détresse. Il a beau se précipiter en haut de la tour pour signaler, fanal en main, le danger imminent, il est déjà trop tard. Il voit alors, à quelques dix mètres de lui, la locomotive, le tender et onze wagons s'engouffrer dans le vide au milieu d'un fracas infernal! Puis, ce sont les cris, les pleurs, les lamentations qui s'élèvent de l'amas de débris amoncelés sous ses yeux en l'espace de quelques secondes. Des centaines d'êtres humains sont là et dans quel état, il ne s'en doute que trop. Quel cauchemar : il le revivra toute sa vie!

L'enquête du coroner Jones, ouverte dès le lendemain de la tragédie et rapportée le jour suivant par The Gazette de Montréal, nous livre les détails d'une histoire qu'on ne saura jamais oublier. Le train était bondé d'immigrants européens en route vers l'Ouest américain. Quatre- vingt-dix-neuf personnes trouvèrent la mort dans cet accident ferroviaire le plus meurtrier de l'histoire canadienne.

>Il y a quelques années, des visiteurs de Chicago, descendants des survivants de la catastrophe, vinrent sur les lieux du drame. Ils montèrent sur le pont puis, grâce à l'amabilité des employés du CN, se firent ouvrir la section tournante. Ils se remémorèrent ensuite en silence l'événement que leur grand-mère leur racontait dans leur jeunesse. Cette grand-mère était une toute jeune enfant quand elle avait, elle, vécu cette histoire vraie.

Un monument funéraire élevé sur la fosse commune des victimes de cette trag6die est l'unique témoignage comm6moratif de cet événement historique. Le monument se trouve au cimetière protestant Mount-Royal, section C-6, C-904, non loin de l'entrée sur la rue Mont-Royal, près de la ville d'Outremont.

À la suite de la visite d'une famille de Chicago sur les lieux du drame il y a quelques années, il y a peut-être lieu de se demander si nos responsables du tourisme n'auraient pas intérêt, à bon escient, de développer l'existence d'un fait historique qui a ému le monde entier? Parmi les personnes qui ont joué un rôle en rapport avec le drame, mentionnons le docteur Jean-Baptiste Brousseau, premier à porter secours aux accidentes et dont la résidence tout près du lieu existe encore; le docteur Thomas Roddick, gloire de l'Université McGill qui, étudiant en médecine, a fait ses premières armes en secourant les victimes à Belœil; l'inventeur George Westinghouse qui, ayant pris connaissance de l'accident par les journaux, imagina un dispositif à air comprimé capable de freiner un train entier. Le frein Westinghouse fut mis au point et utilisé sur des chemins de fer aux États-Unis dès 1868.

Belœil est le site du plus gros accident de chemin de fer du 19 e siècle. Environ 400 immigrants d'Europe centrale étaient passagers sur ce train. Quatre-vingt-dix-neuf furent tu6s et des centaines subirent des blessures.

 — Roger Saint-Jacques, 1994
L'accident ferroviaire de Belœil. SHBMSH, fonds Armand-Cardinal.
L'accident ferroviaire de Belœil. SHBMSH, fonds Armand-Cardinal.

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